摘要:Dans l’historiographie de l’époque moderne tunisienne, l’analyse des institutions des communautés locales adopte généralement un angle surplombant et centré sur les rapports à l’État. Ce dernier est identifié le plus souvent à un pouvoir prédateur dont l’objectif fondamental serait d’exploiter fiscalement une société dominée. En contrepartie, le grand souci de ces communautés serait de préserver leur autonomie et de se libérer de toute forme d’imposition. De cette manière, l’histoire moderne de la Tunisie s’identifie à celle de la construction de son territoire par l’État qui aurait résulté de processus progressifs et inexorables de la soumission des régions (notamment celles des tribus guerrières des confins algériens et tripolitains), et de la centralisation du pouvoir des beys aux dépends des institutions locales 1 . La domination totale du territoire, que l’on date soit du temps de Husayn B. Alî, au début du XVIII e siècle, soit de celui de Hammûda Bâsha à la fin de ce siècle, soit même enfin en plein milieu du XIX e siècle, aurait été possible du fait de la collaboration des notables locaux qui contrôlaient les instances de pouvoir communautaire essentielles de la jamâ`a (conseil de la communauté) et de l’office du shaykh . La fonction fondamentale de ces instances aurait été, dès les débuts du XVIII e siècle, de collecter l’impôt (Houidi, 2014, p. 125 et suiv. ; Hénia, 2012, p. 55 et suiv. ; Tlili, 2009, p. 412, 416 ; Mérimi, 2005, p. 50 ; Mejri, 2007). De représentants et défendeurs de leur communauté, la position des notables aurait ainsi basculé pour devenir celle de représentants de l’État, jouissant de statuts privilégiés et bénéficiaires des ponctions fiscales soutirées à leurs propres communautés (Hénia, 2012 , 166), quand bien même ils auraient été constamment tiraillés entre l’obligation de garder un minimum de crédibilité auprès de leurs contribules et celle de servir leur intérêt propre, et commun à celui de l’État. Cette histoire mettant en perspective le rôle moteur des notables dans la construction et l’affermissement de l’autorité de l’État fait une place minime en contrepartie à l’ agency au sein des communautés locales, et par conséquent ne tient compte ni de la nature des configurations politiques ni des dynamiques et des ressources qui en animent l’activité, ni a fortiori des inflexions données par ces constructions politiques locales aux modes de gouvernements beylicaux. De cette façon, le statut politique des membres des formations locales se trouve essentiellement réduit à un statut fiscal. Ceux-ci ne deviendraient des sujets politiques qu’à la fin d’un long processus qui les aura fait passer du statut de « frères » emprisonnés dans les liens primordiaux de la tribu, à celui de « sujets » soumis au pouvoir discrétionnaire de l’autorité dynastique avant que n’apparaissent, à la fin du XIX e siècle, les prémisses de leur passage à la citoyenneté « moderne » (Hénia, 2015) 2 . Cette construction historiographique s’est épanouie à partir des années 1970 à la fois en forme de critique du roman national postcolonial (qui faisait débuter l’histoire de la Tunisie avec le Néo-Destour), et en réaction aux thèses segmentaires qui faisaient des sociétés maghrébines des sociétés essentiellement froides, égalitaires et sans État. Il s’agissait à l’inverse de faire valoir l’existence d’un État tunisien émergé bien avant l’époque coloniale sur la base d’un territoire maîtrisé. Il s’agissait aussi de démentir l’image d’une société archaïque en montrant le poids des inégalités et des hiérarchies sociales en son sein, dont les élites étaient (selon un modèle marxiste assez classique) les alliées naturelles de l’État exploiteur à l’image de toute société dite « moderne ».
其他摘要:In this work, the author examines a batch of Tunisian archives from the modern era, not listed and never made available to researchers. By focusing on the production and archiving processes of these documents – election certificates (ittifâq-s) to public offices in local communities often involving very large sections of men – he questions the dominant gaze in the historiography of the province which, by adopting a state point of view, greatly amplifies the reality of the hegemony of central power and minimizes the role of local agents. The invisibilization of these archives participated in the construction of the image of a territorial and national state that was built by the dissolution of local authorities and the advent of a "modern" political subject, whereas in fact, local communities have integrated themselves into the global political body while retaining a relative autonomy which at least allows them to choose themselves those who govern them in the places where they live.